Critique : Retour d'URSS

Le récit de voyage de Gide (1936)

Par le rédacteur collectiviste

Extrait de la revue littéraire et poétique La Répétition Générale, N°2

 

« Retour d'URSS » d'André Gide: un témoignage pavé de bonnes intentions

            On le constate, le témoignage est postulé comme central pour décrire l'actualité de l'Union Soviétique, tant pour l'attaquer que pour la défendre. Centrale aussi est la figure d'André Gide, intellectuel français parmi les plus en vue dans les années 30 en France. Ainsi, lorsqu'il y voyage en 1936, son témoignage revêt une importance capitale. Il faut rappeler que c'est alors l'époque du Front Populaire, cette alliance antifasciste mise en œuvre par le Parti Communiste Français pour lutter contre les dérives pronazies et cagoulardes alors en action au sein des élites bourgeoises françaises. Le PCF, en prenant l'initiative de cette alliance inédite, se met ainsi au centre du jeu politique, se rapproche du pouvoir, devient de plus en plus dangereux et l'objet de critiques redoublées. En 1936, le parti pris d'André Gide, en tant que compagnon de route du PCF, est la conclusion de plusieurs années de dénonciation des méfaits du capitalisme et du colonialisme, entamées notamment lors de son « Voyage au Congo ». Comme nombres d'intellectuels de l'époque, de penseurs, d'écrivains, Gide s'est rapproché du seul parti français opposé résolument, sans discussion, absolument, sans négociation, aux guerres impérialistes et coloniales menées par l'armée française. Cela convint à l'engagement moral d'un auteur très marqué de préceptes chrétiens.

            Mobilisé depuis plusieurs années dans le camp de la révolution soviétique, depuis le « Congrès International des Écrivains pour la Défense de la Culture » en juin 1935, congrès antifasciste réunissant des intellectuels de plusieurs pays du monde, il ne peut que débuter son récit de voyage en écrivant: « J'ai déclaré, il y a trois ans, mon admiration pour l'URSS, et mon amour »1. Dès le commencement, il précise de quel point de vue il se place: dans le camp des partisans de l'Union Soviétique. Il se présente comme le défenseur des idéaux de progrès social, humain et culturel mis en œuvre par les révolutionnaires bolchéviks. Cela se double d'une approche intellectuelle du système soviétique: son récit ne sera pas un récit accumulant des statistiques mais celui de l'évaluation de la situation morale, psychologique et intellectuelle du peuple soviétique et de ses artistes. L'enjeu est de taille: face au fascisme qui s'attaque à la culture, c'est-à-dire à la culture humaniste héritée des Lumières, notamment dans l'Allemagne nazie, en se manifestant ostensiblement par des autodafés publics, l'Union Soviétique apparaît comme un rempart levé contre la barbarie: « nous attachions résolument au glorieux destin de l'URSS l'avenir même de la culture ». L'URSS est ce pays où les forces réactionnaires, de l'obscurantisme religieux et politique, ont été vaincues.

            Et c'est justement de ce point de vue et en ce domaine que Gide formule la plupart de ses critiques, critiques qu'il juge nécessaires dans la mesure où « c'est témoigner mal son amour que se borner à la louange ». Gide souhaite répondre aux anticommunistes militants en leur montrant que son soutien envers les soviétiques est raisonnable, réfléchi. En conséquence, il se donne comme contrainte de relever tant ce qui l'émerveille que ce qui le déçoit. Ce type de jugements se trouve inscrit dans le projet même du voyage, associé à l'idée de liberté, comme peut l'écrire Jef Last à son ami André Gide: « si tu pouvais voyager en URSS pour ainsi dire incognito, si on te laissait te promener en toute liberté, de manière que tu pourrais t'amuser un jour dans le parc de culture et de repos, parler avec les ouvriers et les enfants, visiter leurs clubs quand ils ne t'attendaient pas, tu verrais tant de bonheur et tant de beauté que tu te sentirais plus jeune que jamais, et que tu rentrerais en France ayant vu quelque chose de l'avenir de l'humanité. »2. L'idée est ici de se convaincre plus fortement des principes communistes en se confrontant à une réalité vécue; cependant, il est évident que cette réalité ne peut être aussi radieuse, irradiante de bonheur que ne l'écrit l'ami de Gide. Les difficultés matérielles que connaît l'URSS sont même à l'époque bien connues et ne peuvent pas ne être relevées. Pour l'auteur, il s'agit néanmoins d'une critique mesurée et qui tente, d'un certain point de vue, de faire la part des choses: « il y a là-bas du bon et du mauvais: je devrais dire: de l'excellent et du pire ». Mais peut-on réellement critiquer ce pays, « une terre où l'utopie était en passe de devenir réalité » dans le contexte international de lutte contre le fascisme, doctrine politique réactionnaire qui se développe et s'impose, y compris dans la France des années 19303? Alors que la lutte idéologique est au plus haut et que les menaces se trouvent évidemment du coté d'Hitler et pas du Front Populaire, quand la bourgeoisie française revendique à l'inverse « plutôt Hitler que le Front Populaire », ceci afin de préserver ses intérêts de classe? C'est ce qui sera reproché à l'auteur par une partie des communistes en France.

            Cependant, l'auteur commence sa description du pays des soviets par ses réussites évidentes: « les réalisations de l'URSS sont le plus souvent, admirables ». En effet, Gide écrit avoir conscience des obstacles immenses que devait lever le gouvernement soviétique pour marcher vers le socialisme, de l'état d'arriération complet dans lequel se trouvait le pays ravagé par les exactions des divers impérialismes. Son récit exprime son immense contentement: « en contact direct avec le peuple travailleur (...) j'ai pu goûter des instants de joie profonde ». En URSS, la confiance en la classe ouvrière était, durant ces années difficiles de transformations sociales titanesques, portée à son sommet. Il décrit le « bonheur épanoui » qui semble illuminer le peuple soviétique à commencer par les enfants, la jeunesse à laquelle il semble particulièrement sensible, mais aussi les ainés. Les réalisations qui le marquent le plus vont des campements de pionniers aux parcs de la culture, de l'exemple du quartier des parachutistes à Moscou à celui de la fête de la jeunesse. Toutes ces initiatives culturelles populaires sont à l'époque inédites et ancrées dans l'expérimentation sociale. Il apprécie la rencontre avec une bande de Komsomols (la jeunesse communiste) dans un train, rencontre dont il tire le jugement: « dans aucun pays la jeunesse n'est aussi charmante ». Sans doute l'homme est-il aussi charmé, physiquement, par de jeunes hommes si avenants et si respectueux de l'écrivain reconnu, fêté, acclamé, tel qu'il est présenté par « l'Union des Écrivains Soviétiques ». Gide est en effet un invité très respecté lors de ce voyage, traité quasiment comme un chef d'État. L'URSS à l'époque accorde beaucoup d'importance aux écrivains, aux artistes en général, chargés par le Parti Communiste de développer l'enthousiasme populaire et de sublimer une réalité difficile.

            On note que les appréciations de l'auteur sont empreintes d'humanisme, fondées sur « le sentiment d'humanité ». On reconnaît ici la conception culturelle chrétienne du protestant, qui s'intéresse prioritairement à l'homme en tant que valeur universelle, en tant qu'absolu: « ce qui m'y importe c'est l'homme, les hommes, et ce qu'on peut en faire et ce qu'on en a fait ». Cette analyse trop abstraite, trop religieuse, trop absolue se confronte à une absence de nuances, à un défaut de prise en compte des conditions matérielles concrètes, contradictoires, dans lesquelles sont plongés les acteurs de ce vaste ouragan social qu'est la révolution. Par ailleurs, Gide fait état de nombreuses visites: celle du camp d'enfants d'Artek, « camp modèle d'enfants modèles »4, celle du kolkhoze « le millionnaire », où la production est organisée de manière rationnelle et scientifique, celles d'usines où il peut rencontrer des « ouvriers de choc », des stakhanovistes sur qui il ironise, moquant leur indolence voire leur paresse, ce qui dénote une vision pleine de préjugés culturels vis à vis des travailleurs russes, en écrivant: « cette inertie de la masse (...) une des plus graves données du problème que Staline avait à résoudre ». Il note, malgré les queues interminables, malgré la pénurie et la demande supérieure à l'offre, les améliorations des produits, de leur qualité: « cet effort (...) porte surtout sur la nourriture ». Pour toutes ces réalisations, il exprime son contentement voire son émerveillement devant le travail accompli par les soviétiques.

            On pourrait penser que ces remarques affermissent son engagement en faveur du communisme, des luttes à mener pour amener une réalité incertaine, lieu de conflits et de doutes, à s'élever vers un stade supérieur de la lutte des classes antagonistes. En fait, il n'en est rien; les derniers mots de l'avant-propos du « Retour d'URSS » sont à ce titre assez révélateurs: « Je ne me dissimule pas l'apparent avantage que les partis ennemis – ceux pour qui « l'amour de l'ordre se confond avec le goût des tyrans » (Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Introduction) – vont prétendre tirer de mon livre. Et voici qui m'eût retenu de le publier, de l'écrire même, si ma conviction ne restait intacte, inébranlée, que d'une part l'URSS finira bien par triompher des graves erreurs que je signale; d'autre part, et ceci est plus important, que les erreurs particulières d'un pays ne peuvent suffire à compromettre la vérité d'une cause internationale, universelle. Le mensonge, fût-ce celui du silence, peut paraître opportun, et opportune la persévérance dans le mensonge, mais il fait à l'ennemi trop beau jeu, et la vérité, fût-elle douloureuse, ne peut blesser que pour guérir. »5On a l'impression que ce voyage est pensé par son auteur comme un prétexte calculé d'une rupture avec les communistes français: il présente son livre comme un outil au service des anticommunistes mais cela ne le gêne pas et ne le dissuade pas du tout; il décrit les erreurs en cours en URSS comme « graves », sans même s'étonner lui-même de cet adjectif lourd de conséquences; il se cache derrière des principes absolus comme si leur enlever toute réalisation possible ne les rendait pas obsolètes; pour finir, de nouveau, il oppose les termes abstraits de vérité et de mensonge, en sous-entendant même que les partis pris des communistes seraient mensongers, plutôt que de nuancer les réalisations soviétiques et d'affirmer son soutien à l'URSS comme un acte politique nécessaire contre le fascisme.

 

Une critique libérale-démocratique de l'Union Soviétique

            On croirait que les quelques remarques préalables visant à soutenir les réalisations soviétiques ne sont là que pour passer à des critiques acerbes dénonçant les manquements de l'URSS aux idéaux de l'auteur. Celles-ci commencent par se concentrer sur l'incrimination de l'uniformisation ayant cours au pays des soviets. Tout d'abord ce sont des constatations sur les vêtements: « une extraordinaire uniformité règne dans les mises » qui se généralise d'un point de vue intellectuel: « sans doute elle paraîtrait également dans les esprits, si seulement on pouvait les voir ». Tel seraient exactement les réflexions d'un bourgeois capitaliste en voyage en URSS. L'apparence serait conforme à l'essence: c'est le conformisme qui primerait. L'auteur fait le constat d'un manque de liberté d'opinion: « Sur tout et n'importe quoi, il ne saurait y avoir plus d'une opinion ». La liberté de critique, d'autocritique et d'esprit critique lui semble d'une pauvreté profonde, pauvreté que ne saurait masquer le discours officiel qui prétend les promouvoir. On pourrait discuter de l'application de la ligne politique du parti et de l'État mais « ce n'est pas elle, la ligne, que l'on discute ». Pour toutes les questions ou quasiment, les citoyens s'y réfèreraient et feraient confiance en la Pravda, le journal officiel qui la diffuse: « La Pravda renseigne sur tout suffisamment » selon des soviétiques rencontrés. Tout au long de ces commentaires, Gide oublie complètement, ou peut-être nie sciemment, que l'URSS des années 30 est menacée directement par les pays capitalistes qui se sont alors trouvé un nouveau héraut: Hitler. La menace d'une nouvelle croisade anticommuniste, par ailleurs soutenue par le Vatican6, gronde, et l'Union Soviétique s'y prépare. Quand l'auteur raconte une anecdote concernant la guerre d'Espagne, où les militants soviétiques modèrent leur soutien, sont dans l'incertitude jusqu'à ce que la ligne officielle de solidarité antifasciste avec les républicains espagnols soit définie par les autorités de l'État: « on n'osait pas se risquer avant de savoir ce qu'il fallait penser », il manque de perspicacité. Pour l'URSS, soutenir les républicains espagnols, les révolutionnaires espagnols, consiste à l'époque à s'engager dans un conflit européen qui finira nécessairement par une invasion fasciste de son territoire. D'ailleurs, la politique des sociaux-démocrates français préfigure leur trahison munichoise: une non-intervention qui fait le jeu des fascistes et de leurs alliés, en France comme dans les autres pays. Comme cela se répètera quelques années plus tard, l'URSS est alors le principal État à assumer l'effort de guerre antifasciste.

            Ce que Gide définit comme un conformisme est décrit aussi en ce qui concerne au plus haut point l'auteur en tant qu'écrivain et lui inspire la plus forte critique: dans le domaine de l'art. Partant d'un principe général comme quoi « dans notre forme de société, un grand écrivain, un grand artiste, est essentiellement un anticonformiste », en citant les grands noms de la littérature comme Molière ou Voltaire, il le met en opposition avec ce qu'il peut entendre des artistes soviétiques comme quoi: « un artiste, chez nous, a d'abord à être dans la ligne. Les plus beaux dons, sinon, seront considérés comme du formalisme ». L'auteur français ne sait alors pas que derrière ce discours officiel des écrivains soviétiques se cache, pour un certain nombre d'entre eux, une pratique totalement différente: certes, ils écrivent les livres de commande, ceux pour lesquels ils sont payés; certes, ils prononcent des discours publics où ils condamnent le formalisme et l'avant-gardisme; mais en secret, toujours payés par l'État comme de véritables fonctionnaires célébrés et acclamés, ils continuent de mener des expérimentations littéraires et d'écrire pour l'avenir. Il est évident que cela, qu’on sait aujourd’hui, ils ne pouvaient pas le déclarer à Gide, représentant officiel et fêté comme tel.

            Gide s'inquiète des dangers de l'orthodoxie, de cette banalité de l'art instituée comme un dogme, de passer à coté des grands auteurs: pourtant, ceux-ci, à l'image de Platonov, qui à l'époque n'est pas encore publié à sa juste mesure, trop grinçant, trop ironique, ne sont pas plus méprisés que dans les pays capitalistes, à moins que, comme Gide, ils ne fassent partie de la bourgeoisie. C'est dans cette optique que l'auteur fait une remarque qui choquera les défenseurs de l'Union Soviétique: « je doute qu'en aucun autre pays aujourd'hui, fût-ce dans l'Allemagne de Hitler, l'esprit soit moins libre ». La comparaison est déplacée et compréhensible selon un seul point de vue, celui qui identifie ces deux antithèses que sont le nazisme et le socialisme comme deux régimes autoritaires semblables, ignorant que leur base économique est contradictoire (le capitalisme pour le premier et le collectivisme pour le deuxième). C'est une idée d'autant plus insupportable, abjecte, car assimiler le pays porteur de l'idée de progrès des Lumières d'une part et celui de la régression obscurantiste d'autre part, ne peut pas être acceptable pour les antifascistes qui s'engagent volontairement pour la défense de l'Espagne républicaine, contre les ténèbres franquistes et monarchistes. Pourtant, et les communistes français le savent bien, comme les communistes allemands emprisonnés, exilés, ayant fui les assassinats des persécuteurs nazis, la guerre anticommuniste a déjà commencé en Espagne. Comment peut-on, à l'époque, manquer autant de perspicacité, s'aveugler autant sur la nazisme et sa nature exterministe, sur son idéal inhumain et assimiler les deux ennemis naturels? La neutralité que semble rechercher Gide, l'éloignement des enjeux historiques, peut-elle ainsi se justifier?

            Cette comparaison entre les deux régimes que tout, absolument tout oppose, est encore amplifiée par celle avec la France, pays capitaliste, tout comme l'Allemagne nazie: « rien de tel qu'un séjour en URSS (ou en Allemagne, il va sans dire) pour nous aider à apprécier l'inappréciable liberté de pensée dont nous jouissons encore en France ». Une telle réflexion ne peut être que l'effet d'un point de vue de classe, celui de l'auteur, qui est un membre de la bourgeoisie. De plus, on ne peut manquer de rapprocher cette remarque des pratiques intimes de l'auteur, réprimées en URSS un peu plus qu'en France, en tant que pratiques choquant la morale traditionnelle. Il sûr qu'au pays des soviets, certaines libertés ne sont pas acquises; non seulement la pédérastie ou l'homosexualité7 mais aussi les pratiques religieuses. Gide s'étonne au cours de son voyage autant de la pénalisation des amours masculines que des musées antireligieux. Comme lui, on peut se poser des questions quant à la justesse de cette morale soviétique qui se formalise dans les années 30. Mais pouvait-il en être autrement, sérieusement, dans un pays immense plongé dans les plus profondes transformations économiques, sociales et culturelles que connurent le XXe siècle? Il est dommage que l'auteur ne prenne que trop peu ces considérations socio-économiques en compte. Il comprendrait ainsi pourquoi pour ses défenseurs, l'Union Soviétique est exagérément supérieure en tout par rapport aux pays capitalistes. Et pourquoi il en va de même pour les soviétiques, qui exhibent ostensiblement un certain complexe de supériorité dénoncé par l'auteur: « pour eux, hors de l'URSS, c'est la nuit », complexe dont la conséquence est la méconnaissance de l'étranger, de la langue française par exemple. La tâche accomplie est colossale, gigantesque, titanesque: les soviétiques ont besoin d'être reconnus comme les héros de l'âge scientifique, les héros du progrès humain, pour justifier leurs nombreux sacrifices.

            Il est intéressant de noter que l'auteur fait aussi beaucoup de jugements de goût: à commencer par la bonne tenue du peuple soviétique dans ses loisirs: « Tout cela, je le répète, sans la moindre vulgarité ». Ce préalable positif dépassé, vient le temps du dégoût; concernant les biens de consommation, son appréciation n'est pas mesurée: « tout est affreux » et aussi: « les étalages aux devantures des magasins de Moscou sont consternants ». Du point de vue du grand bourgeois qui n'a jamais manqué de rien, la pénurie, les difficultés d'approvisionnement, la rationalisation de la production mettant fin aux produits superflus, tout cela est dramatique. Pour la masse des soviétiques, qui n'ont jamais connu ni le luxe, ni la démesure, peut-être en va-t-il autrement. Mais Gide ne prend pas de recul vis à vis de sa situation sociale et substitue ses propres attentes à celle des travailleurs locaux. Il s'en suit une certaine résignation qu'il prête aux soviétiques, pour qui il juge: « force est ici de préférer ce que l'on vous offre ». Cependant, à aucun moment il ne peut déceler de l'impatience ou de l'exaspération au sein des longues files d'attentes qui se trouvent devant les magasins ou à l'intérieur. Le calme de la population est olympien et révélateur du sentiment général de l'amélioration, depuis l'instauration du nouveau régime révolutionnaire, des conditions matérielles d'existence en Union Soviétique.

            Les jugements de goût de l'auteur se portent ensuite sur l'art: devant la propension des soviétiques à refuser l'art d'avant-garde qu'ils taxent de « formaliste », qui mettent en avant les arts conçus pour les classes populaires, « des œuvres que tout le monde puisse comprendre et tout de suite », Gide s'étonne et se voit dire qu'il raisonne en bourgeois (ce qui n'est pas si étonnant que cela). Il se fonde sur une idée de la Beauté qui dépasse les conditions sociales et matérielles de vie, une beauté qui dépasse le cadre bourgeois ou prolétarien, cette conception de l'art pour l'art, de l'art absolu propre au XIXe siècle et à la domination de la bourgeoisie sur le reste de la société. Mais on ne peut faire l'impasse sur la situation sociale de l'auteur qui est effectivement un dominant, issu d'une famille hautement bourgeoise, qui a pu accumuler, à côté du capital financier, du capital culturel et du capital social, d'où une conception élitiste de la culture. Il est donc logique qu'il répercute dans ses jugements une certaine idéologie propre à sa classe et qu'il mette au centre de ses préoccupations l'individu et ses libertés individuelles. Ainsi il écrit: « le bonheur de tous ne s'obtient qu'en désindividualisant chacun ». Le développement de l'individu est pour l'auteur, qui est reconnu par les élites françaises comme l’un des leurs, essentiel, alors que pour les soviétiques, qui sortent du féodalisme et de l'esclavage, qui n'ont pas connu la société bourgeoise libérale, cela n'est pas prioritaire.

            Gide fait le constat en dernier lieu d'une certaine arriération politique de l'Union Soviétique, matérialisée par le culte de Staline dont « l'effigie se rencontre partout », et qu'on appelle « chef des travailleurs ». Ce symptôme est significatif du poids du système tsariste qui n'a pas totalement disparu et qui, après l'aparté d'une période expressément révolutionnaire, exprime sa prégnance. C'est ce que l'auteur relève, aux devants des critiques auxquelles il s'attend, en se demandant: « si c'est moi qui ai changé ou si ce n'est pas l'URSS. Et par l'URSS j'entends: celui qui la dirige ». C'est pour sa critique de Staline qu'il emploie ses mots plus durs: « Oui: dictature évidemment; mais celle d'un homme ». Il met explicitement en cause la lutte que mène le régime contre « les crimes contre-révolutionnaires », contre « le trotskisme »: « seront considérés comme trotskistes tous ceux qui ne se déclarent pas satisfaits » et va même jusqu'à se féliciter que Staline ne puisse supprimer l'opposition en considérant que cette répression est une forme de trahison de la Révolution. Car Gide écrit vouloir y rester fidèle, malgré ses attaques: ce pouvoir personnel et autoritaire, « ce n'est point là ce qu'on voulait ». Il s'en prend à la forme que revêt le pouvoir soviétique au nom d'une idée plus haute, plus abstraite, qu'il a de la Révolution.

            Cependant, en donnant à cette critique politique tout l'espace disponible, l'auteur s'aveugle sur la base économique et sociale du pays. Bien qu'il s'étonne du rétablissement de l'inégalité des salaires, il affirme qu'il « n'y a plus en URSS l'exploitation d'un grand nombre pour le profit de quelques-uns » alors que devant les taudis des pauvres, devant les mendiants, face à l'enrichissement de quelques-uns il exprime sa crainte « que ne se reforme bientôt une nouvelle sorte de bourgeoisie ouvrière satisfaite ». Cette crainte est fondée: c'est la nouvelle couche bureaucratique qui se met en place peu à peu et que combattra à sa manière Staline et la direction de l'État soviétique. Néanmoins, malgré les purges, malgré les procès, elle accroitra sa fonction sociale en gérant l'économie collectivisée à son propre service, accentuant cette déviance principale de l'idéal égalitaire, conséquence de « cette modernité avec une torsion » évoquée par Moshé Lewin8. Gide quant à lui, bien que percevant ces dangers, préfère se focaliser sur la personne de Staline alors que ce dernier, ainsi que sa politique, sont alors les seuls remparts contre le flot des intérêts bureaucratiques. En s'en prenant au chef du camp soviétique, à son autoritarisme avéré, l'auteur rompt avec le Parti Communiste Français: il s'attaque au symbole des luttes révolutionnaires de l'époque.

            Au-delà de ces critiques politiques, lourdes de conséquences pour l'engagement de l'auteur, Gide continue toujours malgré tout à affirmer sa foi de nature transcendante en la transformation socialiste de la société. Par le socialisme, il revendique dans les faits son appréciation chrétienne de la société: à la fois un messianisme christique qui perçoit les révolutionnaires comme salvateurs définitifs du présent inachevé, et un égalitarisme absolu qui ne souffre pas d'étapes transitoires, incomplètes, où la lutte des classes se déploie dans toute sa complexité. Dans ces conditions, comment l'auteur peut-il ne pas être déçu de cet idéal réalisé, rendu partisan, partiel? Comment pourrait-il ne pas se réfugier dans le monde des Idées? Dès qu'il oublie, momentanément, ses critiques de Staline et de sa politique, il affirme aussitôt son optimisme en l'homme, en l'humain et son espoir entier dans le socialisme: « les erreurs particulières d'un pays ne peuvent suffire à compromettre la vérité d'une cause internationale, universelle ». Et même pour finir, il conclut en exprimant sa foi entière tant dans le système que dans ses capacités à dépasser les graves déviations qu'il décèle: « l'URSS n'a pas fini de nous instruire et de nous étonner ». Gide souhaite présenter sa déception seulement comme modérée mais cela ne convainc pas.

 

De l'antisoviétisme à l'anticommunisme

            La réaction des communistes au livre de Gide est franchement brutale. Considéré comme un apostat ou un hérétique, un traître qui aurait perdu la foi dans le modèle de société future, il déchaîne les critiques auxquelles il répond dans ses « Retouches à mon retour d'URSS ». Sa réponse le place définitivement en dehors du camp soviétique: elle s'appuie essentiellement sur les données fournies par les anticommunistes notoires, comme le courageux « Yvon », qui publie un brûlot antisoviétique sous pseudonyme, ou le marchand Boris Souvarine, qui fait de ses publications anticommunistes un fonds de commerce lucratif. Si on suppose que « Retour de l'URSS » était une manière de se détourner du PCF et des luttes difficiles qui l'attendaient, pour retrouver une certaine tranquillité, la suite de son ouvrage est pour Gide l'affirmation de ce choix. Après cet addenda, les choses sont claires, la messe est dite: l'auteur tourne la page, quitte le compagnonnage communiste.

            Les derniers mots des Retouches à mon retour d'URSS sont évocateurs sur les conclusions que tire Gide de son engagement auprès des communistes, soviétiques et français: « Il importe de voir les choses telles qu'elles sont et non telles que l'ont eût souhaité qu'elles fussent: L'URSS n'est pas ce que nous espérions qu'elle serait, ce qu'elle avait promis d'être, ce qu'elle s'efforce encore de paraître; elle a trahi tous nos espoirs. Si nous n'acceptons pas que ceux-ci retombent, il faut les porter ailleurs. Mais nous ne détournons pas de toi nos regards, glorieuse et douloureuse Russie. Si d'abord tu nous servais d'exemple, à présent, hélas! tu nous montres dans quels sables une révolution peut s'enliser. » Les mots sont clairs, durs, tranchants: l'auteur adopte la thèse de la révolution trahie. L'URSS ne peut plus pour lui revendiquer de mener la révolution sur le monde, au contraire: elle est devenue cet anti-modèle, cette contre-société, cette contre-utopie, cet enfer sur terre, tel qu'il est décrit par les anticommunistes. Gide abandonne toute nuance; comme d'autres, il utilise l'analyse trotskiste pour répudier les révolutionnaires.

            Le récit de voyage, le témoignage d'André Gide sur son séjour en URSS, peut être considéré comme l'exemple d'une forme de rupture entre une partie des écrivains français, bourgeois, à succès, et le mouvement révolutionnaire, communiste. Ressentant le décalage entre leur propre mode de vie, leurs aspirations à la reconnaissance sociale de leur travail et les sacrifices qu'exigeait d'eux le passage à un type de société supérieur, socialiste-communiste, leur angoisse ne pouvait être que profonde. De la même manière, on peut penser aux écrivains qui se désolidarisèrent de la politique des communistes français et soviétiques, en 1956; émettons l'hypothèse que pour de nombreux cas, la situation politique internationale n'est qu'un prétexte idéologique couvrant l'adaptation à des nécessités littéraires, matérielles, concrètes, issues du marché de l'édition. La rupture avec le mouvement communiste, au moment où le PCF est la proie d'une virulente campagne provenant des partisans de l'Algérie française et coloniale, c'est-à-dire les sociaux-démocrates bourgeois et l’extrême-droite mélangés, devient alors pour ces auteurs le passage obligé de l’appel du marché.


1Pour les citations suivantes, sauf indication contraire : André Gide, Retour d’URSS in Souvenirs et voyages, NRF, Paris, Gallimard/La Pléiade, 2001

2Jef Last, in André Gide, Correspondance avec Jef Last, Presse Universitaire de Lyon, 1985

3Lire à ce sujet: Annie Lacroix-Riz, Le choix de la défaite, Paris, Armand Colin, 2006

4André Gide, Journal 1889-1939, NRF, Paris, Gallimard/La Pléiade, 1997, p538, Carnets d'URSS

5André Gide, Retour de l'URSS, suivi de Retouches à mon retour de l'URSS, NRF, Gallimard, 1950, Paris

6Lire à ce sujet: Annie Lacroix-Riz, Le Vatican, l'Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide (1914-1955), Paris, Armand Colin, 1996

7Concernant cette religion de l'homme offert à l'homme, ou à l'adolescent, l'auteur est bien un pratiquant, quoique discret, cette pratique étant en France également répréhensible pénalement, hérétique, à la même époque: lire à ce sujet: André Gide, Journal, 3 août 1942, NRF, Gallimard, Paris, 1997

8Moshé Lewin, Le siècle soviétique, Paris, Fayard/Le Monde Diplomatique, 2003. Cette « modernité avec une torsion » est l’expression caractérisant les contradictions dans lesquelles se situe le système soviétique des années 30. Il mélange alors les traits d'un société en pleine industrialisation, en pleine modernisation économique et sociale, où les femmes s’émancipent, où les villes se développent, où l’industrie progresse, et ceux d'un régime politique autoritaire, une espèce de despotisme industriel. Alors que Lénine avait opéré une rupture révolutionnaire avec les siècles d'oppression tsariste, violente et rétrograde, en créant de nouvelles institutions (Parti Communiste d'Union Soviétique et Soviet Suprême), Staline met à son profit certains archaïsmes politiques, un certain atavisme, à l’exemple de son titre honorifique de « généralissime », apparaissant comme une variante des appellations pompeuses de l'ancien régime monarchique.

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