LRG N°2: Voyage en Tunisie: en Révolution

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Ici, là-bas, nous nous dirigeons vers demain...

 

LRG N°2 est arrivé!

 

Chers lecteurs,

              Vous lirez de nombreuses modifications formelles dans ce deuxième numéro de La Répétition Générale. Bien que vous ayez présentement des extraits sous vos yeux, achevés, concrétisés, vous n’en croirez pas vos yeux! Ayant appliqué l'adage: « pour transformer le monde, il faut commencer par transformer sa propre vision du monde », critiques et autocritiques m’ont permis d’améliorer, non pas le contenu communiste, révolutionnaire, des poèmes et des proses, mais leur présentation.

Ainsi, le rédacteur totalitaire s’est mué en rédacteur collectiviste, poursuivant le chemin ininterrompu des communistes vers leur propre émancipation, y compris en rompant avec les schémas autoritaires des régimes corrompus des siècles d’obscurantisme féodal puis capitaliste. Je vous ai provoqué, étonné ou choqué; ce n’est qu’un début: en collectivisant toutes les ressources disponibles à ma portée, je ferai bien pire, avec le concours de mes camarades d’écriture.

Fraternellement, Le rédacteur collectiviste

Note: Les textes présentés ici ayant pour la plupart un caractère expérimental, les rédacteurs ont besoin de vos critiques, commentaires ou corrections pour évaluer la pertinence de leurs expérimentations. Alors, n’hésitez pas à vous manifester! Ce n’est pas dans ces lignes qu’on vous en empêchera.

 

Au sommaire:

La Tunisie du « changement »; Carnet de voyage à Kasserine; Atelier d’écriture avec des lycéens; Communiqué (PCOT); Le récit de voyage de Gide: « Retour d’URSS » ; L’internat: l’interdit (P. DRAYOT); Le surgissement de l’attendu (Michael CREVOISIER); Qu’est-ce que l’impérialisme? (Nicolas BOURGOIN); Poèmes libres à lire (« Le Viol bleu », Georges GASTAUD; « Mon Amour »).  

 

La Tunisie du changement

« Le changement » de ZABA revendiquait la rupture avec Bourguiba, un autre éminent dirigeant social-démocrate ami de la France, une autre éminence dictatoriale amie de l'impérialisme françafricain. Un mensonge grossier pour un personnage grossier, comme Sarkozy clamant la « rupture » avec Chirac: de la réclame mensongère! Plutôt la continuité que le changement, ou même le changement dans la continuité: l'oppression succédait à la répression et inversement. Un autoritarisme policier succombait pour enfanter son semblable. Un tyran anticommuniste ressemblait à son prédécesseur.

« Le changement »? Après la dite révolution du 14 Janvier, y-a-t-il eu un changement véritable ou en vérité, n'y-a-t-il eu que des Benalistes de rechange? Certes, ZABA premier n'a pas légué sa place à ZABA second: la dynastie est enfouie, toutefois sans perdre la tête. Nominalement, le régime a changé. Mais la fuite de « président bac moins trois », la cavale du premier flic de Tunisie, sa cavalcade ridicule, n'ont conduit qu'à l'ouverture du bal des hypocrites. Une coalition des princes de Tunis, de la bourgeoisie tunisienne s'est formée dès le départ du président. A la tête de l'État, les cadavres politiques pourrissant sont restés en l'état de leur décomposition: Fouad Mebazaa et Mohamed Ghannouchi, seconds couteaux de premier plan du Benalisme, se sont partagés le pouvoir pour le confisquer à la colère populaire des manifestants chômeurs. Quand le deuxième, alors premier ministre, lui aussi s'est enfui, le 27 février 2011, s'est enterré sous la montagne de honte qui l'accable avec raison, un autre cadavre a surgi du placard: Béji Caïd Essebsi. On a assisté à la réanimation d'un mort-vivant politique, un vestige paléontologique du Bourguibisme, au clonage d'un dinosaure, d'un ancien directeur de la sureté nationale, comme ZABA après lui.

« Le changement »? Le bal des hypocrites entraîne tous les pans du Benalisme dans une valse des pantins de la désinformation inégalée. Qu'en est-il des inégalités socio-économiques? La bourgeoisie de Tunis n'a rien partagé, rien changé et se complaît tant dans le luxe que la luxure. Peu des biens volés par le clan Ben Ali ont été nationalisés: au moins, ce qui a été incendié ne leur rapporte plus rien; là était la justesse politique des émeutiers incendiaires, des pétroleurs prolétariens. Pour ce qui est des privatisations effectuées par l'ancien régime, malgré les grèves, peu de retours au public ont été annoncés. La dictature d'une famille s'en est remise à la dictature d'une classe: la bourgeoisie, cette bourgeoisie qui n'a cessé de s'enrichir depuis des décennies, en servant docilement ses commanditaires parisiens et américains; cette classe dominante pour qui tout est permis, sans rémission.

« Le changement »? Il arrive: que les profiteurs et autres exploiteurs se tiennent prêts, prêts à recevoir leur correction. Les correcteurs portent le nom formidable de communistes: membres du PCOT (Parti Communiste des Ouvriers de Tunisie) ou de l'UJCT (Union des Jeunes Communistes de Tunisie), ce ne sont pas des diables athées mais de véritables révolutionnaires, partisans d'un véritable changement: la Révolution sociale.

 

Carnet de voyage à Kasserine

Le dictateur a dégagé

Karl Marx écrivait, dans les premières lignes de: « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte », ces quelques mots souvent cités, souvent répétés, rapportés à des situations fort différentes: « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d'ajouter: la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. Caussidière pour Danton, Louis Blanc pour Robespierre, la Montagne de 1848 à 1851 pour la Montagne de 1793 à 1795, le neveu pour l'oncle. Et nous constatons la même caricature dans les circonstances où parut la deuxième édition du 18 Brumaire. »

Pour ce qui est des événements et personnages historiques tunisiens, on entrevoit clairement qui joue le rôle du comique de farce: Zaba. Pour ce qui est du héros de tragédie, peut-être faut-il penser à Bourguiba, même s'il n'eut pas le courage de choisir la voie du progrès, celle du socialisme, et de s’y tenir; sa fin, en forme de coup d’État médical, fut également plus pathétique que tragique. Quant à Zaba, Zaba le un, du début à la chute de son régime abject, lui n'aura été qu'un guignol, un pantin de l'impérialisme français et américain, cupide, salace, faible devant son épouse ogresse, faible devant sa belle-famille rapace, faible devant les plans de déstructuration imposés par le FMI. Il n'aura été qu'un flic, un molosse, un tortionnaire. Son régime n'aura été qu'une farce abjecte, un théâtre de marionnettes ridicules.

Zaba te fixait, partout, avec ses portraits, ses espions infiltrés partout: 1 flic pour 70 habitants! Zaba te regardait: où que tu regardais, c'est toi qu'il fixait, c'est lui que tu voyais. Ses renseignements, les SS, les services de sécurité, concentraient toutes les informations nécessaires, toutes les formes d’insécurité. Zaba partout: sécurité nulle part! Les bandits de la belle-famille, une bien belle famille de crapules, pouvaient se servir et se faire servir; ils ne préoccupaient pas la police, bien trop occupée à surveiller et punir n'importe qui d’autre, n'importe quoi. Zaba te fixait: désormais il est fixé sur son sort; il ne peut que se lamenter sur sa lamentable sortie. Zaba était superstitieux: il donnait du pouvoir au sept, jour de son investiture, et en érigeait partout. Mais à la loterie de la révolte, le sept n’était pas gagnant; Zaba n’avait pas les bonnes cartes en main, pas le bon jeu.

 

Le peuple lui aura dit: « Dégage! »

 

Dégage! Le peuple te dit « Dégage! », sept fois « Dégage! »

Pars! Pas de répit pour ton départ! Pas de rempart pour ton dépit!

70 voix tues le répètent, 70 voix tuées, tuées pour avoir rouspété,

Pour avoir dit: « Cruche d'eau, miche de pain et non à Ben Ali! »

Dégage! Dégage ta police et ses gaz ou le peuple te dégage!

Il te dégaze comme une vieille flaque d'huile de vidange: il te vide,

Toi et ta laque, ta fausseté teinte, déteinte comme tes vieilles huiles

Corrompues, tes faussaires rompus aux vices du pouvoir puant,

Spadassins assassins vicieux des vicissitudes du pouvoir puissant.

 

Dégage! Le peuple te dit « Dégage! », sept fois « Dégage! »

Le peuple ne dégage pas de la rue où il vit, malgré la police,

Malgré la milice, les espions pions, lampions des lampistes;

Le peuple ne s’engage qu’à la vue où il rit, où tu dégages!

Sans gages, sans bagages: laisse là ce que tu as: pris, volé;

Tout te sera repris; laisse là ce que tu es ou seras: envole-toi!

Vole avec tous tes voleurs, tous tes tueurs à gages: Dégage!

 

Dégage! Le peuple te dit « Dégage! », sept fois « Dégage! »

Vers les tyrans saoudiens, vers les tireurs d’huile, des tueurs.

« Un chien est un chien »: les Saouds fils de chiens, chiens;

Zaba le un fils de chien, petit-fils de chien, chien d’un chien;

Zaba le un petit chien, pire qu’un chien; rien, pire que rien;

Molosse, rongeur d’os impérialiste, pire que les rongeurs,

Pire que les impérialistes: pire que tout, pour le socialisme.

 

Dégage! Le peuple te dit « Dégage! », sept fois « Dégage! »

Même tes engagés te disent « Dégage! »: ils te ridiculisent!

Même tes ministres, sinistres à gages, dégagent ton château,

Te disent: « Ne prends pas d’engagements! Prends tes gages,

Dégage! Et... cruche d’eau, miche de pain et non à Ben Ali! »

Dégage, toi et ton jeu de sept sept fois ridicule! Dégage ton jeu

De cartes, ton château de cartes: À bas! 7 fois! Toi et tes 7!

À bas tes flics, tes flics partout! À bas ton insécurité policière!

Zaba partout: sécurité? Zaba parti: socialisme! Et pour tous!

 

IV. Encore la mort, encore des morts

Les tortionnaires rôdent dans la ville de Tunis. Fonctionnaires du ministère de l'intérieur, ils torturent, assassinent avec méthode. Derrière chaque torturé, devant, sur lui ou à côté, un tortionnaire veille, le surveille. Ce ne sont pas des flics comme les autres: ils aiment le sang, les cris, la souffrance. Si ce sont des hommes, ce sont des prédateurs voraces, à la limite de la bestialité. Mais sont-ils encore des hommes, des être humains? Le plaisir de la souffrance d'autrui ne leur a-t-il pas enlevé toute humanité, toute perception morale? Aiment-ils faire plaisir, à leur tour, à leur femme, à leurs enfants? Ou torturent-ils comme d'autres faisaient rouler des trains, professionnellement?

H., le jeune communiste, les connaît, ses tortionnaires. Ils le reconnaissent quand ils se croisent, parfois, dans les rues de Tunis, sur l'avenue Bourguiba ou ailleurs. Et lui aussi. Une fois ou l'autre, même devant le ministère de l'intérieur. Le jour venu, ils sauront le retrouver, lui faire revivre les sévices qu'ils lui ont fait. Ils n'ont pas été licenciés, au contraire: ils sont toujours en fonction, prêts à reprendre leur besogne. Ils n'ont pas eu à se recycler dans un pays ami, peut-être lui aussi gouverné par un parti membre de L'Internationale Socialiste. Ils savent qu'ils auront du travail, bientôt: les communistes sont de plus en plus nombreux, mais pas innombrables. Ils les chassent, ils les cherchent, ils les filent. Le jour venu, dès que le nouveau gouvernement l'aura décidé, ou l'armée, dès qu'ils auront considéré que les camarades sont une menace des plus dangereuses, ils les arrêteront, de nouveau.

Sadam, qui m'accompagnait lors de mon voyage, jeune et candide, s'étonnait de tout: « Tu as été torturé en prison? La torture, ça existe encore? Mais pourquoi la télévision, les journaux, n'en parlent-ils pas? Qui étaient ceux qui te torturaient? C'étaient des jeunes? Comment peut-on être jeune et aimer faire souffrir les autres? Que t'ont-ils fait comme tortures? Tu veux dire qu'ils changeaient sans cesse, qu'ils te faisaient tout ce qui t'effrayait le plus? Comment peut-on être aussi inhumain? » Oui, les capitalistes ne se refusent rien: ce sont eux qui contrôlent tout. Pourquoi accepteraient-ils par eux-mêmes de limiter leurs chiens de garde? La torture donne l'occasion à leurs molosses dociles de se révéler, en face de leur victime, les maîtres, alors qu'une vie d'esclavage et de soumission à l'ordre marchand s’apprête à les enserrer. Pour quelques minutes, ils se croient des hommes en se déshumanisant.

Pourtant, il semblerait bien que les tortionnaires eux aussi aient une conscience, une conscience tordue. Ils aiment la vie, oui, mais le temps de s'abandonner à leurs terribles penchants. Ils apprécient la vie des autres, tant que s'en prendre à elle les comble de joie morbide. Ils rejettent la mort, seulement parce qu’elle limite leur activité nihiliste. Ils ne donnent rien, pas même la mort: ce n'est pas leur dessein. Ils s'adonnent à leurs jeux de mort sans fin. Quand ils expriment leurs propres peurs, comme la frayeur de leur propre fin, ils n'en sont que plus effrayants, d'autant plus monstrueux qu'ils sont humains, malgré tout. Ainsi, disent-ils, tout simplement:

 

Ma peau pèle, rappelle le sang

Des nains morts par mes mains.

Pas de repos, pas de pot,

Les morts sont morts en sang.

Où sont les morts?

 

Et à quoi bon, bon sang!

A quoi bon mourir et pire?

On peut rire, sourire du pire,

Ne peut-on pas ne pas périr?

Où sont les morts?

 

Perpétuer l'amusement dément?

Ne pas tuer perpétuellement?

Rouer, se jouer des autres, loués

Pour d'autres jeux, pour rire?

Où sont les morts?

 

La souffrance n'est qu'en enfance,

N'est pas qu'en rodage errance

De la mort rodant à chaque coup,

Érodant chaque corps encore.

Où sont les morts?

 

Ça raque et ça craque, âpre et âcre;

La souffrance se raffine par le coup de main,

De plus en plus fine et d'un coup de main

Elle meurt par la mort du patient.

Où sont les morts?

 

Où sont les morts, ça ne sert à rien

De le savoir sans les avoir sous la main,

Servants de ces riens non sans plaisant.

Patience déplaisante, je les suis dessous;

Les invertébrés m'investissent:

Je suis un mort non encore.

I. Dans le sous sud du Sud

 

Dans le sous sud du Sud dit sous doué,

Continuellement, en continu sont déchaînés,

Dans ces pays des paysans dépaysés,

Répétitivement, à répétition sont décharnés,

Dans l'arrière-pays dit arrivé en arrière,

Perpétuellement, à perpétuité dotés de chaînes,

Dans ce sous sud déchiré sont déchargés,

Immanquablement déchiquetés, les manquants.

Où sont les morts?

 

Il n'est pas de journée, même ajournée,

Où des enfants périssent, pourrissent,

Où des femmes enfantent affamées;

Il n'est pas de journée sans mort-nés.

Où sont les morts?

 

Il n'est pas de journée ni, ni de nuit,

Où des guerriers fanatisés agonisent,

Où des agonisants fanés guerroient;

Il n'est pas de journée sans morts-vivants.

Où sont les morts?

 

Là-bas, ici-bas, sans arrêt, sans apprêts,

Il n'est pas de journée sans morts capitales,

Il est des morbidités réelles, sous intérêts et

Réalisées pour servir des capitaux lointains,

Irréels, servilement, pour des intéressements.

Peu de personnes ne protestent ou ne le contestent;

Peu de personnes ne l'attestent ou ne le détestent;

Peu de personnes ni une, une sans personnalité.

Les morts ne sont pas loin,

Vers les vers, vermoulus.

 

Je me veux petit rapporteur des événements révolutionnaires, ces brèches historiques dans lesquelles les peuples révoltés s'infiltrent pour renverser les fondations de ce monde pourri par le capital. Beaucoup d'autres francophones ont fait le voyage vers la Tunisie: nombreux sont ceux qui, se disant journalistes, ont évité soigneusement, avec tout le soin de leur prétendue objectivité, de rencontrer les communistes et de mettre en lumière leurs combats. Ils taisent ce qu'ils nomment « l'extrême gauche » pour mettre en valeur les modérés, les droits-de-l'hommistes, comme si ce n'étaient pas les masses radicalisées qui étaient les forces principales des révolutions, comme si le légalisme pouvait un seul instant abattre l'injustice légalisée. D'autres, se disant des révolutionnaires communistes convaincus, ont fait de leur voyage en Tunisie un acte de solidarité en lui-même, sans suites, presque personnel.

Ma voie diffère. (…) Mon positionnement est clair: je ne me suis pas intéressé à la Tunisie, comme beaucoup de monde, pour suivre une mode. J'ai d'abord apporté ma solidarité à un camarade et ensuite, j'ai agi en communiste. En tant que tel, je me suis fait un devoir d'intervenir en faveur de mes frères de lutte, en Tunisie comme en France, comme plus tard peut-être au Népal ou en Turquie. Et qu'est-ce qui est le plus utile aujourd'hui? Face aux assassins d'espoir, aux média-menteurs du marché, qui voilent le monde de leurs idéaux anticommunistes, il est non seulement nécessaire de rallumer l'étincelle de la connaissance de l'exploitation mais plus encore de raviver l'enthousiasme révolutionnaire.

Qu'est-ce que cet enthousiasme communiste? C'est la certitude que le système assis sur l'exploitation du prolétariat prendra fin nécessairement, couplé à l'idée irrépressible que les communistes sont bel et bien les héros de l'avenir, même si les dominants se donnent du mal pour les écraser. L'éloge des militants, de leur combat me conduit à une écriture de propagande? Tant mieux! Il faut propager la conviction que l'Histoire appartient au prolétariat, pour le faire passer de l'insignifiance politique, historique, à la réalisation de sa toute pleine signification, en tant que moteur et essence du moment de l'avenir.

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