La liste, récit de voyage

Récit de voyage vers la Palestine

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Manifestation pacifique à l’aéroport de Bâle-Mulhouse, dimanche 15 Avril 2012, pour protester contre le non respect des droits à la liberté de circuler autant pour les palestiniens en Israël, dans les territoires occupés, que pour ceux qui les soutiennent, qui veulent leur rendre visite depuis la France et à qui cela est interdit. Cette initiative intitulée : « Bienvenue en Palestine » était organisée par l’association parisienne CAPJPO-EUROPALESTINE.

 

Je rêvais de partir en Israël, en Palestine: j'aurais saisi n'importe quelle occasion pour y aller. Il y a quelques mois, j'en ai trouvé une et une bonne : une mission internationale de solidarité. Je pensais y aller, je voulais y aller mais ce voyage que j'avais préparé, que j'avais imaginé, je ne le ferai pas. Pourquoi? Je ne comprends pas. Pourquoi ?

C'est à cause de la liste. Mon nom est sur la liste.

Dimanche 15 avril, vers 0H30, je prends la route pour l'aéroport international de Bâle-Mulhouse ; plusieurs heures de route. J'arrive à destination vers les 4H30. Je fais la queue, comme les autres, pour les formalités administratives d'embarquement. Je me trouve au milieu de porteurs de kippa, de juifs ultra-orthodoxes porteurs d'un déguisement de noirs corbeaux ultra-religieux1 et de touristes. Je fais partie des touristes : j'ai oublié ma kippa. Je discute avec d'autres personnes, qui, comme moi, attendent de partir pour Tel Aviv, en Israël. Les deux devant moi participent à la même mission internationale : on le sait mais on n'en parle pas : les chapeaux noirs ne sont pas nécessairement nos alliés, bien au contraire. J'ai payé mon billet d'avion sur internet avec ma carte bleue le vendredi 24/02/2012 et depuis, pas de nouvelles d'Easyjet: aucun message d’annulation particulier. Je sais que d’autres ont reçu un courrier les stigmatisant comme indésirables en Israël. Pas moi. Je ne me doute de rien. J'ai hâte de partir pour ces vacances en Israël, puis dans les territoires occupés de Cisjordanie. Jérusalem, Bethléem: ces noms chrétiens  résonnent en moi et me rappellent des souvenirs d’enfant, lorsque je lisais les histoires merveilleuses du fabuleux thaumaturge.

Arrivé devant le contrôle des papiers d’identité, qui semble inhabituel, on me dit : « Ces deux personnes devant vous sont avec vous ? » Je réponds : « Non. » Je mens : je sens le coup fourré, on me regarde de travers, lâchement, alors je fais mon Pierre. Les deux de devant s'éloignent : je ne les reverrai pas, ils ne seront pas inquiétés. Ils pourront voyager. Pas moi. On me dit, sans me regarder dans les yeux : « Non, vous ne montez pas dans l'avion. » Je demande : « Pourquoi ? » On ne me répond pas, on me donne seulement un document photocopié en anglais, illisible et incompréhensible. Je ne comprends pas. Je proteste, je conteste. On ne m'écoute pas, on ne veut rien savoir. On ne me dit qu'une seule chose : « Votre nom est sur la liste, vous ne pourrez pas monter dans l'avion. Vous êtes refoulés en Israël. » Aux côtés des employés de l'aéroport, la police aux frontières, la gendarmerie nationale, les militaires, sont décidés à ne pas me laisser partir. D'autres voyageurs bloqués me rejoignent : leurs noms aussi sont écrits sur cette liste. Nous sommes les refusés d'Israël, les indésirables.

On essaie de me mettre de côté ; je ne me laisse pas faire, je m'assois et je bloque les autres passagers comme j'ai été bloqué. Je proteste, je crie, j'insulte les agents de l'aéroport : la police me menace de m'embarquer, mais cette fois-ci, pour le centre de rétention. Je les provoque : « Emmenez-moi, je ne crains rien, je n'ai rien fait de mal. J'ai acheté mon billet comme tout le monde. » Non, je ne suis pas comme tout le monde, je suis de ceux qui sont listés. Ils me parlent d'outrage à agent : on connaît l'arbitraire des forces de l'ordre, agents du désordre. « Protéger et servir » me glisse-t-on à l'oreille. Mais servir qui ? Quels intérêts ? Qui donne les ordres ? J'essaie de me calmer, je leur dis : « N'êtes-vous pas là pour me protéger ? Pour faire respecter les lois et la légalité applicables dans notre pays ? » Ils ne me répondent pas : ils savent, tout comme moi, que ce n'est pas moi qu'ils protègent mais l’État d'Israël et ses complices : l’État français sarkozyste et les compagnies aériennes milliardaires. La loi, c’est Sarkozy, c’est eux qui la défont, qui la refont, à leur guise.

Les indésirables : nos noms figurent sur la liste. « Je peux voir cette liste ? » On ne me la montre pas. J’insiste, j'insulte : « Lâches, collabos : d'autres comme vous faisaient rouler des trains. » On ne me répond pas : j'ose le qualificatif de « facho ». Et puis on me la montre, la liste : c'est bien mon nom qui est dessus. On me dit qu'elle a été communiquée par l’État israélien à la compagnie low-cost Easyjet. Comment ? Pourquoi ? On ne sait pas, on ne dit rien. Pour quel motif ? On ne me dit rien, on s'en fout, on fait du zèle : c'est l’État d'Israël qui décide, on l'aura compris. Qui décide en France, en Suisse : le non-droit n'a pas de frontières, comme la bourgeoisie internationale qui décide de tout, en France, en Suisse comme en Israël. Les simples citoyens, les modestes travailleurs, eux, doivent appliquer ces décisions et se taire. Je ne veux pas me taire. Ils ne me feront pas taire. Je crie : « État d'Israël : État criminel ! Easyjet, voleurs, arnaqueurs ! Sarko complice ! »

Des titulaires de passeports israéliens, de passeports français, sont là à côté de moi : ils passent sans problème. Ce tri des passagers, ce tri des personnes, des êtres humains ne les gêne pas, au contraire. Ça les rassure même ! Ça n'évoque rien pour eux, ces listes. Peut-être n'ont-ils pas vu ces films aux histoires de listes. Dommage ! Ils ne connaissent pas leur propre histoire ou ils s'en foutent. L'un d'eux, lorsque je lui dit que je travaille pour l’État français, que je suis un honnête fonctionnaire et pas un terroriste me dit : « C'est pire. » Il me dit ça protégé par la police nationale et l'armée françaises : tout s'inverse dans ces moments-là, de non-droit, de non-sens : plus rien n'a de sens, il n'y a plus de valeurs. Les défenseurs de l’État colonial, de l'occupation illégale circulent librement tandis que les partisans du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, de la liberté de circuler au-delà des frontières sont bloqués, refoulés dans les aéroports, comme des criminels. Les valeurs de la République française sont bafouées par ses prétendus défenseurs.

Les noms qui figurent sur la liste sont présentés comme ceux de dangereux terroristes menaçant l’État d'Israël. Des étudiants, des pères de famille : des terroristes ? Un fonctionnaire du ministère de l'agriculture : un terroriste ? Je ne suis pas un terroriste, je suis un vacancier. Je me rends en vacances en Palestine, comme les accords de libre circulation entre Israël et l'Union Européenne me le permettent. Je fuis le crachin vosgien pour le soleil méditerranéen. En plus, pour des vacances utiles : je vais aider à construire une école, à planter des arbres. Je vais nouer des liens avec une école palestinienne, avec des enfants, des enseignants qui éduquent par l’art, qui émancipent par la création, comme je  tente de le faire tous les jours. Pourquoi suis-je sur cette liste ? Qui a rédigé cette liste ? Pourquoi d'autres passagers peuvent-ils monter dans l'avion et pas moi ? Pourquoi même d'autres participants à cette mission peuvent-ils voyager et pas moi ? Quels sont les critères, les motifs de refoulement, pour les rédacteurs de cette liste ? Personne ne me répond: on n’a rien à me dire, pas d’information.

Je ne sais pas. Je ne comprends pas pourquoi. Il n'y a pas de logique à cette liste.

Dans le même temps, je comprends ce que vivent les palestiniens, qui, chaque jour, sont sur les listes de l'armée israélienne qui les flique. Eux aussi ne savent pas pourquoi ils sont sur ces listes : ils vont travailler, ils vont à l'école et sont bloqués aux points de contrôle de l'armée d'occupation. Ils doivent justifier pourquoi ils se déplacent, pourquoi ils vont travailler, tous les jours, plusieurs fois par jour. On leur refuse, ou pas, leur droit de circuler : ils ne savent pas pourquoi, c'est l'armée israélienne qui décide. C'est l'arbitraire qui décide, le bon vouloir des militaires occupants. Sans raison, sans logique. Et les civils doivent se soumettre à l'injustice : s'ils se révoltent, s'ils s'insurgent, ils seront traités comme des terroristes : recherchés, emprisonnés, abattus. Ils se retrouveront sur les listes des assassinats ciblés.

La Palestine n'est pas un État, c'est une prison à ciel ouvert, encerclée par des murs, des barbelés et des miradors. Ce n'est peut-être pas encore un camp, un « lager », mais ça y ressemble de plus ou plus. Les palestiniens sont enfermés dans cet espace qui se rétrécit chaque jour un peu plus, dans cette peau de chagrin, où pourtant aucun de leur espoir n'est exaucé. Envahis par des colonies de religieux fanatiques qui s'agrandissent de jour en jour, enfermés sur leurs terres, ils n'ont même pas de droit de visite : les visiteurs de prison que nous sommes sont interdits d'embarquer pour voler à leur secours. Emprisonnés, ils ne peuvent se déplacer, circuler, sortir de leur « township » : les deux aéroports palestiniens qui leur permettaient de s'envoler vers la liberté ont été détruits, rasés, éradiqués par l'armée israélienne. Le contrôle de l'occupant est total sur les populations, radical par la violence quotidienne qu’elles subissent et illimité. L’État d'Israël n'est pas un État de droit : c'est l’État où le non-droit est institué, reconnu, légalisé.

Je crie, je crie jusqu'à extinction de ma voix : « État d'Israël, État criminel ! »

Plusieurs heures durant, d'autres passagers s'envolent vers d'autres destinations. Nous manifestons dans l'aéroport. Je crie : « État d'Israël : État criminel ! Easyjet, voleurs, arnaqueurs ! Sarko complice ! » Ils s'en foutent. Je leur dis : « Un jour, ce sera votre tour : ce jour-là, votre liberté de circuler vous sera volée et il n'y aura pas de remboursement ! » Ils s'en moquent : ils font la queue, un petit tour et ils se sauvent. Ils croient être sauvés. D'autres nous soutiennent, spontanément. Certains nous applaudissent. Des turcs ou des kurdes nous donnent des chocolats : gloire aux peuples d'Anatolie qui luttent contre l'oppression de l’État turc, islamiste et militariste ! Eux connaissent le prix à payer de la liberté d'expression, quand plusieurs centaines de militants, de reporters, de manifestants sont emprisonnés par l'autoritarisme policier en Turquie, pendant qu'en France quelques centaines de nationalistes turcs font diversion, une démonstration de la pauvreté de leur réflexion politique, en défilant au centre de Paris.

Ces quelques heures de blocage à l'aéroport nous ont donné l'occasion de manifester notre colère, notre refus de l'injustice. Les palestiniens ont des droits, ce sont des hommes. Ne pas les soutenir c'est se soumettre, accepter de perdre ses libertés : c'est abdiquer son humanité. Montrer notre solidarité avec ce peuple martyr est le minimum que nous pouvons faire, le minimum. L’État israélien ne peut dresser la liste de tous ceux qui sont solidaires de la lutte pour l'indépendance et la liberté de la Palestine : cette liste est immense et s’allonge chaque jour.

Je suis sur cette liste et je le revendique : la liste des internationalistes qui résistent aux scélérats impérialistes.

Palestine vivra ! Palestine vaincra !

État d’Israël : état d’apartheid !

Le rédacteur collectiviste

 

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